8-Solitude de Marie-Noël

... Mon histoire est la même que celles de plusieurs de mes amies. On vit avec un homme, on a la joie de deux ou trois enfants ; les années passent et on a su se faire du bonheur parce qu'on a des enfants, la famille, un mari, un métier qu'on aime.
Brusquement, il y a une chose qui craque dans cet édifice. On n'a pas vu venir. C'est comme si les hommes les plus aimants avaient un âge pour devenir insupportables.
Cela a commencé pour moi quand mon mari est revenu d'un stage de son entreprise à l'île Maurice. Dès son retour, j'ai compris qu'il n'était plus le même. Il ne pouvait plus me supporter et faisait sans cesse des remarques sur ma façon de parler, de m'habiller et de me conduire en société.
j'avais alors 45 ans et me sentais en pleine forme et capable de séduire encore. La vie m'est devenue insupportable, et j'ai quitté mon mari.
Je m'étais mariée jeune, et notre dernier fils avait 17 ans. Plus d'amour, plus l'espoir de retrouver un compagnon avec les affinités élémentaires et indispensables à une vie commune.
Dans cette situation, vous perdez les amis que vous aviez et qui venaient surtout du côté de votre mari.
Je refuse de me mettre dans le club des femmes délaissées et solitaires, et pendant cinq ans, j'ai fait tous les voyages que je pouvais faire ; je suis allée à des spectacles, des expositions, des conférences pour ne pas rester seule dans mon coin.
A 50 ans, il me manque encore un homme à serrer dans mes bras pour ne pas avoir trop froid dans mon grand lit. Il me manque aussi une oreille amie qui écoute ma peine et me console de mon chagrin. Pourtant, je ne suis plus certaine de vouloir un amoureux, comme si ma peine venait non pas du désamour, mais de la solitude et de l'isolement.
Mes enfants n'ont pas besoin de moi ; le plus jeune fait de bonnes études auprès de son père dans une autre ville, et Je me retrouve seule le dimanche, seule le soir devant ma belle télévision, et seule aussi dans les salles de spectacle quand chacune vient avec son chacun pour sourire à l'unisson, et applaudir ensemble pour exprimer une joie partagée.
A force d'être seule, j'ai bien l'impression parfois d'avoir perdu une part de mon jugement et de ma capacité à aimer une musique, un spectacle ou un beau paysage comme si la sensibilité et le goût s'entretenaient du partage.
Je ne tomberai pas dans l'alcool, mais je comprends que certaines femmes seules y succombent quand les soirées sont trop longues et trop tristes.
Je sais qu'aucune parole ne pourra me guérir de ce sentiment de solitude qui est réel. Je ne cherche plus un homme à aimer car je ne suis plus capable de faire confiance et de me livrer corps et âme ne serait-ce qu'un instant. Je ne suis plus capable de m'abandonner une minute à l'ivresse amoureuse comme on le voit dans les films ou dans les romans de gare.
Je fais mon travail de laboratoire sans goût et je comprends de moins en moins les collègues plus jeunes qui travaillent autour de moi et sont parfois sous mon autorité ; c'est pourtant cela qui me protège encore de la déprime...

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